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Tamara Roy-Iynda, flûtiste ukrainienne réfugiée à Berlin

Rédaction Divertir Par Le lundi, 04 avril 2022 à 19:11 0

Dans Culturel

Flûtiste à Kyiv, Tamara Roy-Iynda a dû fuir l’Ukraine au début du conflit, laissant derrière elle son pays, ses proches et sa vie de musicienne. Réfugiée chez des amis à Berlin, elle partage les conditions de tous les musiciens ukrainiens, forcés de prendre les armes ou de s’exiler, de vivre dans l’incertitude de ce que leur réserve le lendemain et de ne plus pratiquer leur art.

Tamara Roy-Iynda

Quand avez-vous quitté Kyiv ?
“Au début du mois de mars, j’ai senti que la situation devenait trop dangereuse à Kyiv et je suis partie. C'était le 4 mars. Pour être honnête, j'ai eu beaucoup de chance, parce que je vis dans le centre de la ville et je suis partie alors qu’on commençait à entendre des explosions et des coups de feu. Quand je vois tout ce qui s'est passé dans la banlieue de Kyiv, je me dis que j’ai eu de la chance parce que ces villes comme Boutcha ou Irpin ont été littéralement effacées de la carte, et c’est tout proche de Kyiv !
J'ai pu prendre un train spécial d'évacuation partant vers les villes de l'ouest de l'Ukraine. Je suis passée par Lviv chez une de mes collègues hautboïste, qui m’a généreusement hébergée une nuit. Je voulais aller en Pologne, mais c'est très difficile parce qu'il y a beaucoup de femmes avec des enfants qui prennent cette route et les trains sont surchargés.”

Comment êtes-vous arrivée en Allemagne ?
“J'ai eu encore de la chance parce que j'ai vu une affiche qui annonçait deux bus d'évacuation, avec des billets très bon marché : j’ai pu en acheter et prendre le bus. Nous sommes restés debout pendant 10 heures à la frontière, dans la file d'attente, au milieu des femmes et des enfants. Pour le moment, les hommes de moins de 60 ans ne sont pas autorisés à quitter le pays parce qu'ils pourraient être réquisitionnés par l'armée. C’était déchirant de voir ces hommes en pleurs laisser leur femme et leurs enfants prendre le bus alors qu’eux restaient là. Ensuite nous avons été bien accueillis en Pologne et j’ai pu partir pour Berlin où j’ai des amis musiciens qui m’hébergent. J’ai retrouvé une vie presque normale, mais je ne peux pas jouer de musique.”

И. С. Бах - Ш. Гуно "Ave Maria" – Иванна Плиш, Катерина Баженова и Тамара Рой | Fusion-аккорд

Quel poste occupiez-vous à Kyiv ?
“À Kyiv, je faisais surtout de la musique de chambre. Il existe une organisation qui s’appelle la Salle nationale d'Orgue et de Musique de chambre d'Ukraine, qui est financée par l’Etat. Là-bas nous faisons de la musique de chambre : des duos flûte et orgue, flûte et piano ou violon… Avec des œuvres allant de la musique baroque anglaise à Astor Piazzolla. On a donné par exemple un programme Mozart et Salieri avec un orchestre de chambre où je jouais comme soliste. Aujourd’hui, je ne sais pas si je retrouverai ce travail à la fin de la guerre car les troupes russes sont en train de tout détruire.”

Quel est votre parcours de musicienne ?
“J'ai commencé à apprendre la musique dès l'âge de 3 ans, ma mère était pianiste professionnelle. Il existe un programme en Ukraine pour les enfants musiciens, j’y suis entrée à 7 ans et dès lors j’ai su que je serai musicienne professionnelle.
J'ai étudié à l'Académie nationale d’Ukraine et quand j'ai eu mon diplôme, je suis partie à Hambourg puis à Leipzig où j’ai pu obtenir une bourse spéciale pour étudier deux ans avec Irmela Bossler.
Quand j’étudiais en Allemagne, beaucoup de mes amis m'ont conseillé d’y rester et d’y trouver du travail, mais mon seul souhait était de retourner en Ukraine : je voulais y ramener ce que j'avais appris en Europe occidentale, pour le partager avec mes étudiants à l'Université nationale d'Ukraine. J’ai donc continué à me former avec des Masterclass notamment au CRR de Paris avec Michel Moragues.”

“Si la guerre s’arrêtait demain, par le premier vol, le premier train ou même à pied, je reviendrai en Ukraine”

Que faites-vous aujourd’hui ?
“En ce moment, j’aimerais organiser, avec certains de mes collègues qui sont ici, des concerts autour de la musique et de la culture ukrainienne.
J’ai besoin de jouer, je peux partir ailleurs en Europe : j’irai là où je pourrai faire de la musique. J'ai 41 ans et je dois repartir de zéro. C’est une sensation étrange que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi.
Si la guerre s’arrêtait demain, par premier vol, le premier train ou même à pied, je reviendrai en Ukraine. Mais en attendant, j'essaie de trouver des possibilités ici. J'espère pouvoir jouer à Cologne avec quelques amis. Jouer pour moi, c’est comme revenir à la vie, pas à la vie d’avant, mais à la vie quand même.”
 
Comment supportez-vous la situation ?
“C'est une bonne question. Le deuxième jour de la guerre, ma mère est morte. Pourtant, j’ai beau avoir perdu ma mère, ma vie, tout ce que j’avais construit, avoir laissé mon pays en guerre, je reste optimiste. Je prie beaucoup et je pense qu'il y a quelqu'un là-haut parce que je n’ai jamais rencontré autant de soutien et de gens prêts à m’aider. Quand nous étions dans le bus d'évacuation, certaines personnes étaient assises à même le sol du bus, mais tout le monde s’est soutenu, personne ne s’est énervé. De voir cette solidarité, c'est ce qui m'aide à ne pas être en colère.”

Avez-vous autre chose que vous voudriez ajouter ?
“Je ne suis pas une politicienne, juste une musicienne. Je n'ai pas de préjugés contre les Russes, je sais qu'il y a des gens bien là-bas aussi.
Je veux juste dire qu’en ce moment, nous, les Ukrainiens, nous devons combattre ce régime terroriste qui bombarde nos maternités, nos théâtres, qui efface des villes entières de la surface de la terre. Certains de mes amis les plus proches, des acteurs, des danseurs, se battent dans l'armée. Mais en ce moment, l'Ukraine ne se bat pas seulement pour elle-même. Si nous échouons, c’est l'Europe qui sera la prochaine cible. Peut-être que ce que je demanderais aux gens c’est de ne pas être indifférents parce que nous avons vraiment besoin de soutien sinon c’est l’Europe qui sera à son tour menacée.”

Entretien réalisé en anglais  par l'agence Ysée le 18 mars 2022

Musique

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