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Sweet Gum Tree : l'album Silvatica

Maxime Lopes Par Le vendredi, 26 novembre 2021 à 08:48 0

Dans Culturel

Le multi-instrumentiste angevin Arno Sojo œuvre sous le nom de Sweet Gum Tree depuis plus d'une décennie, fidèle à une élégance résolument british. Il dévoile l'album Silvatica.

Sweet Gum Tree (crédit Anne Marzeliere)

crédit photo : Anne Marzeliere

Un jeu de guitare fin irrigue la plupart des titres de "Silvatica", avec comme autre fil conducteur cette voix brumeuse bonifiée par les ans, et un sax atmosphérique toujours prêt à prendre le relais sur le fil de l'émotion. S'éloignant un peu plus des structures classiques et des formats imposés, le musicien fusionne une certaine idée du rock et l'esprit romantique qui l'anime avec la pop psyché et la musique ambient, dans une fascinante collision de la sphère intime avec les grands espaces.

D'où vient votre passion pour la musique et pourquoi avoir choisi le nom de Sweet Gum Tree ?
Je pense pouvoir attribuer ma passion pour la musique à l'émoi procuré par l'écoute des disques que mes parents passaient à la maison quand j'étais tout petit. L'impact sur moi était phénoménal, et j'estimais déjà qu'il n'y aurait rien de plus crucial pour moi que de poursuivre cette quête sonore. J'ai passé le plus clair de mes premières années scotché à mon électrophone. Ma préférence allait vers les productions anglo-saxonnes un peu ambitieuses, à la Beatles, Bowie ou Pink Floyd par exemple. J'avais aussi un penchant pour les singer-songwriters comme Leonard Cohen ou Cat Stevens, des choses assez intimistes et classieuses.
Venons en à la question du nom de Sweet Gum Tree, adopté en 2009. Cela correspondait à l'élaboration d'un projet acoustique très arrangé, complètement écrit sur partitions, puisque l'opportunité m'était donnée à ce moment-là d'enregistrer avec un orchestre de chambre, notamment une section cordes. Tout d'abord, bien qu'il s'agisse de mon projet solo, je cherchais un nom qui possède une dimension plus poétique qu'un simple patronyme du genre état-civil. L'arbre a toujours possédé une symbolique forte. L'être humain peut facilement s'y identifier, particulièrement s'il a les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Il y a chez l'homme ce besoin de transcender sa propre condition, notamment à travers la création artistique, à la manière de l'arbre dont les branches tendent vers le ciel. Que Sweet Gum Tree désigne précisément le liquidambar styraciflua n'est pas innocent non plus, puisqu'au moment de démarrer le projet j'en ai planté un dans mon jardin, qui faisait à peu près ma taille, et une forme de mimétisme a dû s'opérer à ce moment-là. A travers ce choix, j'aimais aussi le fait qu'au moment de réaliser "The Snakes You Charm & The Wolves You Tame", les trois mots "sweet", "gum" et "tree", pris séparément, puissent fournir des indices précieux à l'auditeur potentiel quant au contenu musical: le côté suave, l'aspect pop, et un son à dominante acoustique.

Pouvez-vous nous présenter l'album Silvatica et son univers ?
Le souffle est au cœur des préoccupations de cet enregistrement, celui de la voix humaine, celui du saxophone, le souffle des amplis et celui des magnétos à bande analogique. Sur le plan sonore, il y a de l'air, au sens physique. "Silvatica" est également l'adjectif dérivé du nom latin qui désigne la forêt, donc un véritable poumon. A travers le fait de respirer librement on touche à l'évasion et au bien-être. Ce disque a été conçu pour oxygéner l'auditeur.
Un autre fil conducteur du disque est le poids du souvenir, la place du passé dans le présent, et ce n'est pas un hasard si j'ai conçu la plupart des morceaux à Pompéi où, comme le déclarait déjà Théophile Gautier, "quelques pas seulement séparent le monde ancien de la vie moderne".

Comment l'avez-vous composé et quelles ont été vos inspirations ?
Lors d'un voyage en Italie sur la côte amalfitaine, et en pleine canicule, mes pas m'ont mené par hasard vers ce jardin botanique ancestral, Giardino Della Minerva, un véritable havre de paix et de fraîcheur. Ils y font pousser en étage sur la montagne des herbes médicinales, et l'un des mélanges servis là-bas, sous forme d'infusion glacée, est nommé "silvatica". Le breuvage m'a procuré un effet "madeleine de Proust", et plein de souvenirs sont remontés à la surface, au sujet desquels je ressentais le besoin impétueux d'écrire. Je me suis retrouvé également avec une vision assez définie de ce que devait être ce nouvel album. J'espérais traduire en une matière sonore les saveurs et odeurs de ce bouquet d'herbes, dans ses nuances et subtilités, et retranscrire les bienfaits des instants passés dans ce lieu magique. J'y suis retourné ensuite tous les jours avec un carnet pour y écrire des textes, musiques et arrangements. Une fois rentré en France, j'ai commencé à matérialiser les nouveaux titres dans mon coin, sous forme de maquettes assez élaborées, pour pouvoir les soumettre à chacun des musiciens.

Quelle place occupent les voyages et l'humain dans votre musique ?
Le voyage au sens géographique nourrit l'expérience et favorise l'inspiration. Le voyage intérieur s'entreprend volontiers à n'importe quel moment, parfois juste le temps d'un morceau, et permet facilement et instantanément de s'évader. Tel est le pouvoir de la musique, et cela demeure une source de fascination intacte.
La place de l'humain est cruciale pour moi au sein même de l'expression musicale, afin d'obtenir une large palette d'émotions et un mélange riche de sensations. Je voudrais pouvoir embrasser la nature humaine dans toute sa complexité.
Contrairement au processus d'enregistrement de l'album précédent (Sustain The Illusion), trop solitaire à mon goût, je souhaitais absolument retrouver un effectif de cinq ou six musiciens avec qui échanger de manière directe en studio. L'idée était de jouer tous dans la même pièce pour y enregistrer dans des conditions proches du live, de manière interactive et spontanée.

Quels ont été vos choix sur le plan instrumental ?
Je souhaitais que les morceaux installent des ambiances, prennent leur temps. Cela m'a amené à couper des pans entiers de textes, pour presque reléguer la voix au rang d'instrument, au même titre que les autres. Il était clair dès le départ que le saxophone occuperait une place importante comme nouvel élément au sein de la musique de Sweet Gum Tree, et j'ai été ravi que Raggy, qui joue notamment au sein de Zenzile ou Sweetback, accepte mon invitation. Il dispose d'une large palette d'effets permettant d'expérimenter avec les sons, et compléter avantageusement les guitares et claviers dans la création d'atmosphères éthérées ou d'ambiances psyché. C'est également un soliste inspiré. Je tenais aussi à retravailler avec le batteur des Tindersticks, Earl Harvin, car nous n'avions pas joué ensemble depuis dix ans, bien que nous soyons restés en contact régulièrement. La stabilité qu'il me procure, la confiance et le respect qu'il m'inspire, me permettaient d'envisager d'emblée une issue favorable pour cette aventure sonore. J'ai aussi apprécié de retrouver la complicité de David à la basse et de Virginie aux claviers, comme au temps de Sojo Glider, groupe au sein duquel nous avions fait trois albums et partagé une foule d'expériences diverses.

Comment se sont passés les enregistrements en studio ?
Sans répétitions préalables, on a disposé les cinq musiciens dans la même pièce, avec un maximum de trois jours pour enregistrer l'album. C'était donc très frais et spontané. Malgré la pression engendrée par un temps de studio aussi court, je ne m'étais jamais senti aussi détendu sur des séances. J'ai apprécié les ondes du studio Kerwax dès que j'y ai mis les pieds, fasciné par le matériel vintage accumulé par l'ingé-son Christophe Chavanon, son éthique, et toute l'histoire derrière chaque élément, sélectionné avec goût. C'était important pour moi de réaliser ce disque en analogique pur, pour la chaleur du son que je recherchais ainsi qu'une certaine couleur vintage, mais également pour les méthodes de travail "à l'ancienne" qui sont associées avec l'enregistrement sur bandes.

Qu'est ce qui vous plaît d'utiliser des outils analogiques pour composer certains titres ?
Le côté immédiat et instantané, avec des sensations proches du live, sans passer par l'informatique. Il n'y a pas d'écran d'ordinateur, donc on ne visualise pas ce que l'on a enregistré, on l'écoute seulement avec une paire d'oreilles pour en juger, et cela fait une grande différence. Ensuite les possibilités de retouche sont quasi nulles, donc il faut posséder dès le départ une véritable vision artistique, et faire preuve d'exigence. Je trouve que l'ordinateur favorise le laxisme chez le musicien, il faut bien admettre qu'une forme de paresse peut s'installer rapidement, sans parler de toutes les distractions que favorise une connexion internet. Les contraintes techniques liées au matériel analogique décuplent en revanche la sensation de liberté et le sentiment de maîtriser son art. Également, une fois la prise réalisée, tu sais bien que ton producteur ou ingé-mix ne vas pas complètement transformer ton travail, la matière étant véritablement née sous tes doigts au moment où tu l'as enregistrée. Donc, ce n'est pas ensuite le début d'un travail artificiel qui viserait à gommer les défauts en visant une forme de perfection illusoire, artificialiser la dynamique, ajouter des pistes à l'infini, ne plus savoir où s'arrêter... Quand je travaille en analogique, je suis limité à 8 ou 16 pistes et cela suffit à mes besoins. Je nourrirais presque l'ambition de me limiter à une piste stéréo pour le prochain, sans possibilité de mixage à posteriori. C'est un défi intéressant, que des artistes comme Joe Jackson ou Mark Hollis ont relevé brillamment.

Parlez-nous du titre A Bright Interval et son clip...
Pour ce titre, qui résonne un peu pour moi comme une injonction personnelle à abattre les murs de mes prisons intérieures, je suis sorti de ma zone de confort en jouant pour la première fois du sitar indien ainsi que du violon. On y entend probablement l'influence de George Harrison, période psychédélique. La réalisatrice Salomeja Marcaus m'a proposé une narration humaniste qui me semblait coller parfaitement à l'esprit du titre. J'aimais beaucoup l'esthétique poétique et naïve de ses films d'animations (dessinés manuellement). Du coup on a souhaité ensemble évoquer le pouvoir de la musique, ce langage universel capable de rapprocher les êtres. Le personnage principal parcours le monde accompagné de sa guitare et la transformation des émotions se lit sur les visages des personnes rencontrées autant que l'éclaircie qui donne son titre au morceau se produit dans le ciel. Parmi les pays visités, on retrouve évidemment l'Inde, où en réalité je n'ai encore jamais mis les pieds...
 
Et de votre nouveau clip Exposure.
Il s'agit du titre le plus électrique de l'album. Le clip réalisé par Jon Verleysen, à l'esthétique très travaillée, recrée une narration en adéquation avec l'esprit du morceau, qui est empreint d'une certaine tension sexuelle. Le charisme très glamour du modèle Fiona Tison, qui possède une palette incroyable et un talent d'actrice vraiment bluffant, a constitué le point de départ. Ensuite, il faut saluer la vision de la directrice artistique Juliette Pretat-Palacio et sa touche personnelle. Une équipe très pro et sympathique, et au final une belle rencontre humaine autant qu'une réussite artistique. Ceci dit, il m'est toujours aussi difficile de me voir à l'écran. Dès que je ne joue pas d'un instrument, je me sens parfaitement inutile.

Que souhaitez-vous procurer au public avec l'album Silvatica ?
Un moment d'évasion, d'ouverture, de frisson sonore, une éclaircie musicale. J'aimerais pouvoir dire que ce disque fait du bien, qu'il soulage à sa manière. Mon travail s'articule autour d'un concept qui se veut libérateur, qui encourage à être soi-même, à accepter ses différences, à s'affranchir du regard de l'autre. J'espère qu'une forme de sérénité se ressent au terme de l'écoute de l'album. Egalement, je souhaite stimuler l'imagination de l'auditeur, cela fait partie de la mission que je me suis assignée.

Souhaitez-vous nous parler de la pochette du disque ?
C'est le dieu de la musique, dominant la vallée de Pompéi, qui est photographié sur la pochette, j'ai trouvé que cela plaçait le disque sous de bons auspices. Pour l'évasion, il y a cette vue panoramique époustouflante à proximité du Vésuve, et la manière dont le personnage semble léviter m'évoque presque l'univers visuel un brin psyché de Pink Floyd, d'ailleurs cela tombe bien puisque ce groupe reste fortement associé à Pompéi par le biais du film live mythique. Je trouvais intéressant que l'exposition moderne des sculptures d'Igor Mitoraj, présente sur le site archéologique même, à proximité du temple d'Apollon, synthétise à merveille le lien entre passé et présent qui irrigue les textes de mon album.

Des concerts sont-ils prévus et qu'est ce que la scène vous apporte ?
Le concert est avant tout un grand moment de partage, où l'artiste peut ressentir directement et en temps réel les impressions du public. Il y a ce côté interactif indéniable. On peut tester de nouveaux morceaux et en mesurer directement l'impact. La présentation sur scène peut être considérée comme l'aboutissement du travail créatif. Il y a aussi une mise en situation qui comporte sa part d'aléas, de danger, et c'est un défi stimulant. Pour le moment des concerts sont prévus à Angers (Le Chabada, 8 décembre 2021) et à Paris (La Boule Noire, 10 février 2022). Je n'ai pas de plus grand souhait que de multiplier les opportunités de défendre ce disque sur scène, en l'inscrivant dans la durée. Donc j'espère être présent sur des festivals l'été prochain.

Que souhaitez-vous dire pour conclure ?
Je souhaiterais finalement que la musique puisse parler pour elle-même. "Let the music do the talking", comme disent les anglo-saxons.

Merci à Sweet Gum Tree d'avoir répondu à notre interview !

Sweet Gum Tree - A Bright Interval (Official Music Video)

Musique interview

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