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Rodolphe Burger et Erik Marchand : l'album Glück Auf !

Maxime Lopes Par Le vendredi, 27 août 2021 à 11:30 0

Dans Culturel

Glück Auf ! est le nouvel album de Rodolphe Burger et Erik Marchand. 15 ans après leur première collaboration sur l'album Before Bach, les deux artistes indépendants se retrouvent autour d'un répertoire commun mêlant avec passion, rigueur et conviction blues, rock et musiques traditionnelles (bretonnes, albanaises, turques).

Rodolphe Burger, Erik Marchand - Glück Auf !

15 ans après Before Bach, voilà que Rodolphe Burger et Erik Marchand redescendent à la mine, histoire de creuser plus profond, et d'extraire un nouveau répertoire.
"Glück Auf !" ("Bonne Chance !") : c'est la devise des mineurs de Sainte-Marie-Aux-Mines.
C'est aussi le titre de ce nouvel album, enregistré avec l'indispensable Mehdi Haddab et les compagnons de route Julien Perraudeau (claviers, basse) et Arnad Dieterlen (batterie). Une nouvelle partenaire a rejoint l'équipe : Pauline Willerwal (violon bulgare et chant).
Un blues dédié à John Henry (working class hero par excellence), un thème de Titi Robin customisé, un morceau albanais revisité, une chanson turque, un chant dédié à Manuel Kerjean ; maître d'Érik Marchand, des titres de Rodolphe Burger réinterprétés, et jusqu'à une improbable version du Eisbär de Grauzone : voici quelques-unes des composantes de ce nouveau répertoire, qui illustre une nouvelle fois les parentés entre le blues et les musiques traditionnelles, boostées par l'énergie d'une rythmique rock.

Vous reprendrez bien un peu de Rodolphe Burger VS Érik Marchand ?
Au carrefour de leurs pérégrinations mutuelles, le rockeur alsacien, ex leader de Kat Onoma, et le chanteur traditionnel breton, avaient trouvé en 2004 un terrain d’entente musicale, animés par une soif commune d’ouverture et de dépaysement. L’album Before Bach, fruit de leur union, marquait une étape importante dans la carrière de Rodolphe Burger et dans sa quête de l’insolite et de l’inattendu.
Aujourd’hui, soit 17 ans plus tard, les deux artistes et amis retrouvent le chemin de la scène pour y honorer un tout nouveau répertoire, concocté avec passion et patience dans le studio Klein Leberau à Sainte-Marie-aux-Mines. Son nom ? Glück Auf ! « Bonne chance » en allemand, en référence à une devise d’entraide prononcée par les mineurs : « pourvu que tu trouves du minerai, et pourvu que tu reviennes vivant ». Quel ne fut pas l’étonnement de Rodolphe Burger et d’Érik Marchand lorsqu’ils découvrirent que deux experts/consultants en charge des mines de Sainte-Marie-aux-Mines et de Poullaouen, leurs villages natals, avaient tour à tour travaillé dans ces deux lieux. Une drôle de coïncidence qui ne peut être que le signe de la prédestination à ce duo musical.
Réellement duo ? Pas tout à fait, puisque ce nouvel opus élargit les horizons. Pour les accompagner, leur entremetteur fétiche : le joueur de oud franco-algérien Mehdi Haddab, déjà présent sur Before Bach, et en charge de la bonne symbiose des différentes cultures. Car Glück Auf ! creuse profondément, et non plus seulement à l’étage de la musique bretonne et du rock, bien que les mots d’ordre restent ceux initiaux : tradition et modernité. On toque dorénavant à la porte de la culture balkanique, incarnée par la gadoulka (violon bulgare) de Pauline Willerval, pour ensuite partir à l’autre bout du monde déterrer certaines racines blues. Soutien primordial, la section rythmique composée de Julien Perraudeau et d’Arnaud Dieterlen, musiciens reconnus et amis de Rodolphe Burger, assure vigueur à ce brassage culturel.
En tant que première étape de cet ambitieux périple, « Kazanova » se charge d’allumer la mèche. C’est une reprise d’«Ar Froudennou », chanson du trio Érik Marchand (avec Titi Robin et Keyvan Cheminari). Analogue à Before Bach, ce morceau d’ouverture rugit dans un entrelacement d’influences, miroitement d’une vitalité sans frontières. Les boucles de gadoulka sont érigées en pulsations obsessionnelles qui, lorsqu’elles sont combinées aux déferlantes de oud et de guitare, s’essayent à générer une nouvelle forme de transe. Comme orchestre de cette escalade sonore et électrique : la dispute amicale entre deux partenaires de chant. Celui rigide et redoutable d’Érik Marchand compose avec celui plus placide et flegmatique de Rodolphe Burger, dont l’énumération d’exclamations à la première personne sert d’initiation au grand Voyage (territorial, musical, spirituel, textuel…) auquel est convié tout être atteint par le sort amoureux, vorace d’oscillations et de fougue nomade.
C’est sur les traces du précédent album de Rodolphe Burger Environs, et plus généralement sur celles de l’ensemble de son œuvre, que Glück Auf ! forge ses constructions, dans un principe de mouvement et d’orientation. L’art de la reprise, cher au chanteur depuis ses débuts avec Kat Onoma, trouve ici sa Terre féconde, disciple antagoniste de deux autres, américaines celles-ci : la Terre Vaine de T.S Eliot, « Waste Land », et celle aride de « John Henry ». C’est sur cette dernière, parmi l’ancrage de Woody Guthrie et l’exaltation de Van Morrison, que Rodolphe Burger et Érik Marchand donnent leur propre interprétation d’un mythe américain aux origines floues, celui d’un homme “creuseur” de tunnel, considéré comme le meilleur dans le maniement du marteau, pourtant vite concurrencé par l’arrivée d’une machine plus compétente, symbole d’une modernité destructrice. Vêtu en harmonica, la gadoulka reprend les sonorités lancinantes d’une Amérique profonde, accompagnée d’une guitare blues ainsi que d’une rythmique faisant entendre le labeur ouvrier.
Frères de « John Henry », les morceaux « C’est dans la vallée », également connu sous le nom de « Moonshiner », et « Waste Land », déjà présent sur l’album GOOD (Rodolphe Burger, 2017), donnent eux aussi une place centrale à l’Amérique. Le premier est une chanson traditionnelle que Bob Dylan s’est dignement approprié dans une version intime et minimaliste, et à laquelle Rodolphe Burger s’est maintes fois attaqué (albums On n’est pas des indiens, Meteor Show, Valley Sessions). Le second est un poème de T.S Eliot mis en musique par Rodolphe Burger, ici accompagné d’un texte additionnel de Myriam Guillevic inspiré de l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré. L’adhésion d’Érik Marchand à cette souche de l’Amérique racontée par le rock des origines, dans une démarche du chanteur située entre la confrontation et l’harmonie, la rudesse et la souplesse, l’ancrage et l’envol (ou déracinement), est un exemple parlant de ce qui assure à Glück Auf ! son lot de surprises.
C’est d’ailleurs de ces surprises additionnées que jaillit le caractère impulsif et imprévisible propre à ce second chapitre. Parmi les plus vitaminées : « Kara Toprak » et « Nuit Albanaise », symétriques dans leur équipement instrumental. La première est une reprise d’un morceau traditionnel turc d’ şık Veysel, interprétée par Pauline Willerval au chant. Comme moteur, une généreuse ligne de basse électro qui trace la route à toute vitesse. Superposé à elle, la gadoulka s’évertue à tenir la cadence dans une trajectoire épileptique, avant que l’intervention vocale de Rodolphe Burger, dans une traduction française du texte original, ne ralentisse cette boucle infernale par un moment suspendu, comme une éclaircie soudaine qui viendrait embellir encore davantage cette Terre Noire que le poète turc met à l’honneur, berceau d’un amour pur et fidèle.
De l’autre côté de la route, où la même basse électro met en branle la vallée jusqu’à atteindre ses contrées voisines, « Nuit Albanaise » établit une ambiance festive, un folklore entraînant soutenu par l’investissement de deux voix éperdues : celles d’Érik Marchand et de Pauline Willerval. Glück Auf ! nécessitait un peu d’effervescence et de lâcher prise suite au coup de rivelaine bien aiguisé qu’est « La Mine », longue et inquiétante descente traversée par une rythmique tout droit sortie d’un film de John Carpenter. S’équipant d’une carapace dans sa seconde moitié, ce quatrième morceau tourne bientôt à la tourmente avec les envolées hallucinatoires d’Érik Marchand, résonnant par-delà les frontières.
C’est d’ailleurs en Suisse, sur les traces du groupe Grauzone, que ce deuxième chapitre termine son périple. « Eisbär », c’est la consécration finale, l’allégresse débordante, l’ultime témoignage de la plénitude d’une formation musicale heureuse de s’être trouvée. En contrepied de la version originale, au son froid et synthétique, Rodolphe Burger et Érik Marchand agrémentent leur reprise d’un souffle chaud et convivial. Les voix se pourchassent et s’emmêlent, jusqu’à cohabiter pour un dernier saut dans le vide libérateur. Glück Auf ! s’éteint en voyant revenir avec du minerai les mineurs de tous les horizons. La musique a porté ses fruits. En un voyage de huit titres accordé à l’espace-temps, Rodolphe Burger et Érik Marchand ont encore une fois estompé la couleur des barrières et rendu plus nettes celles, infinies, du partage et de la cohésion.
En rangeant le disque, jamais trop loin de la platine, nous regardons la pochette d’un nouvel œil. Qui sont ces indiens ? Ils font partie de ces photos que l’on trouve dans un grenier, dont on ne sait pas grand-chose, mais qui, à leur vue, nous inspirent mille sentiments. Si nous devions n’en retenir qu’un de celle-ci, nous opterions pour la réjouissance. Car Glück Auf !, c’est avant tout le cœur battant de la Rencontre, celle avec un grand R, là où s’amusent les pilotes de la nuit en appuyant à mort.

Gluck Auf! - Before Bach Chapitre 2 (Teaser)

Musique

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