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Maurice Lecoeur : l'album Bandes Magnétiques (1969-1985)

Rédaction Divertir Par Le mercredi, 29 juin 2022 à 11:50 0

Dans Culturel

Maurice Lecoeur sort l'album Musiques pour l'Image - Bandes Magnétiques (1969-1985).

Maurice Lecoeur - Bandes Magnétiques (1969-1985)

« Souvent, j’ai été comme Cyrano dans la scène du balcon : le public connaissait mes musiques mais sans savoir que j’en étais l’auteur. Personnellement, ça ne m’a jamais tracassé : pour un compositeur, l’essentiel est d’écrire. » Cette réflexion, frappée de lucidité, est signée Michel Colombier. Elle sonnerait avec autant de justesse dans la bouche de Maurice Lecœur. Pendant deux décades prodigieuses, ses musiques pour la télévision, la publicité, le court et long-métrage ont infusé dans la mémoire collective. Sans jamais projeter sur le devant de la scène un créateur qui, avec l’humilité d’un artisan, préférait l’obscurité, celle de son home-studio. Cette position en retrait, voulue et assumée, ne l’a pas empêché de se constituer au fil des années un cercle d’aficionados, subjugué par cette trajectoire insolite, par ce talent à même de faire de l’ombre aux lumières artificielles.

Car il y a une part de romanesque dans le parcours de Maurice Lecœur : multi-instrumentiste amateur, fondu de jazz de tradition et de pop music, ingénieur en électronique, il reçoit de plein fouet la révolution de mai 68, période où François de Roubaix l’invite à l’un de ses bœufs du week-end, dans son appartement haussmanien, rue de Courcelles. Pour Lecœur, ce samedi-là ressemble à une césure : « J’en suis ressorti bouleversé, résumait-il, conscient qu’il me fallait prendre le même chemin. Le studio de François, son équipement, sa polyvalence comme musicien, la liberté de son langage : ça m’est tombé dessus comme une révélation ! »* Maurice Lecœur a rendez-vous avec lui-même : de sa passion, il doit faire un métier. Très vite, il donne sa démission à son employeur pour se consacrer pleinement à la composition, mis sur orbite par de Roubaix, qui le recommande pour des publicités, puis des longs-métrages. Et surtout lui prodigue des conseils, à la fois sur l’harmonisation, l’orchestration et la relation à l’image. Entre les deux amis, le rapport de mentor à disciple peut surprendre : de Roubaix a trente ans, Lecœur trente-six. Le plus âgé des deux n’est pas celui que l’on croit.

Ces six années d’apprentissage sont brisées par la disparition accidentelle de François de Roubaix, en novembre 1975. Pour le noyau dur de la rue de Courcelles, c’est la sidération. Maurice Lecœur, de son propre aveu, mettra dix ans à s’en remettre. Seul, il continue à œuvrer pour des réalisateurs qu’il a su fidéliser (Jean Becker dans la pub, Jean-Claude Roy, les Richard, Jean-Pierre et Jean-Louis, Alain Levent, Ruy Guerra), tout en cherchant à se détacher de l’influence deroubaisienne, pour mieux poser les jalons de son propre univers. « C’est un vrai paradoxe, confessait-il. A un moment donné, je me suis interdit de continuer à écouter les musiques de François. Parce que, inconsciemment, ça me faisait partir dans une direction identique. Il me fallait trouver une autre voie, la mienne. »* Il demeure néanmoins des constantes, partagées avec d’autres créateurs autodidactes comme Francis Lai ou Jean-Claude Vannier : une manière libre et libérée de jongler avec l’harmonie et la tonalité, d’agencer les timbres, de jouer avec le contrepoint. La suite de l’aventure n’est pas sans désenchantement : à l’orée des années quatre-vingt-dix, Lecœur, prince de la musique publicitaire, voit les agences utiliser de plus en plus de titres préexistants. Changement d’époque : le recyclage prend le pas sur la création, le prêt-à-écouter supplante le sur-mesure. En 1993, un incendie dévaste son studio de Ville-d’Avray, le poussant à se déclarer « en retraite du métier » dès 1995. Son suicide, treize ans plus tard, foudroie sa famille et ses amis. Quelques jours plus tôt, il avait achevé la numérisation de ses archives, comme un ultime travelling arrière avant de traverser le miroir.

Déjà discrète de son vivant, il ne fallait pas que la figure de Maurice Lecœur s’efface davantage. C’est précisément pour lutter contre cet évanouissement que le projet du présent vinyle a pris forme, sous l’impulsion de son fils Arthur. Ses parti-pris frappent par leur originalité : quasiment aucune trace de jingles publicitaires, une première face ruisselant de fantaisies pop, une seconde plus intérieure (écoutez notamment Le Ballet inachevé, avec sa valse des souvenirs pour piano-cordes, comme un reflet du temps passé et dépassé). Une injustice est donc enfin réparée : voici la première synthèse subjective consacrée à l’écriture de Maurice Lecœur. On pourrait écrire : le cœur de Maurice y bat toujours. Son destin, d’homme et de créateur, reste néanmoins enveloppé d’une part d’énigme. Mais en faire le constat, c’est déjà en partie la résoudre.

Stéphane Lerouge

MAURICE LECOEUR / LE SOLEIL QUI RIT ROUGE

Musique

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