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Baptiste W. Hamon : l'album Jusqu'à la lumière

Maxime Lopes Par Le vendredi, 08 avril 2022 à 18:32 0

Dans Culturel

Après « L’insouciance » en 2016 et « Soleil, soleil Bleu » en 2019, des collaborations avec Will Oldham, Miossec et un album co-réalisé avec Barbagallo en 2021, Baptiste W. Hamon revient avec l'album Jusqu'à la lumière.

Baptiste W. Hamon (crédit Romain Winkler)

Les chansons à boire, de Miossec aux Pogues, ont toujours donné vertiges, larmes et rires au rock. Dans la country, c'est au Texas, à base de moonshine, de femmes parties et de chevaux fidèles, que l'on a écrit les plus sensibles d’entre elles, sans langue-de-bois, avec gueule-de-bois. Baptiste W. Hamon, né près de Paris, a adopté à l’adolescence ces légendes d'hommes crevassés, contemplant le désert, une gnôle désastreuse dans la gourde. Lors d’un de ses rares passages en France, le chanteur et conteur Townes Van Zandt, l’un des héros absolus de Baptiste, trempa ses croissants dans un grand verre de Jack Daniel’s. Au réveil. Comment, dans ce télescopage insensé de traditions françaises et américaines, ne pas voir la métaphore définitive de la musique déracinée de Baptiste W. Hamon ?

Pareillement : comment ne pas prêter valeur hautement symbolique à deux duos nichés sur son premier album L'Insouciance (2016) et sur le second, Soleil, Soleil Bleu (2019), qui posaient les jalons de sa musique ? On n'invite pas seulement par admiration l'Américain Will Oldham, puis le Breton Christophe Miossec. Croiser les voix avec des personnalités aussi fortes dans leurs cultures respectives ressemble fort à une déclaration de foi.

Car il y a du Barbara, du Reggiani, du Moustaki dans ces chansons, au même titre que du Leonard Cohen, du Steve Earle, du Bob Dylan, du Phil Ochs... Comment cohabitent, s'enlacent même ces influences doit rester un mystère. Mais le croissant et le whisky sont en claire bamboche sur le nouvel album de Baptiste. Sur Soleil, Soleil Bleu, il nous recevait avec un sérieux Bloody Mary à la main. Ce troisième album répond par un drolatique Boire Un Coup.
Car après l'alcool triste, après l’ivresse espiègle d’un album entièrement enregistré avec le Toulousain Barbagallo (Barbaghamon, 2021), est arrivée l’heure de l’alcool guilleret. “Il y a sur le nouvel album des chansons plus légères que sur mes disques précédents, dit Baptiste. C’était une volonté dès le début du processus d’écriture. La seconde volonté était de faire ce disque avec John Parish. »

Le producteur anglais partage avec Baptiste un goût pour les grands voyages, pour les sautes d'humeurs musicales. Parish a ainsi produit quelques-uns des albums cultes du Français : Dominique A, Sparklehorse, Aldous Harding, Giant Sand ou bien sûr PJ Harvey. “Je voulais un côté épuré dans l’arrangement des chansons. John est un vrai génie de la réalisation. Il ne fait rien de trop. Je voulais quelque chose de classe, de sobre, avec la présence en fil rouge d’une pedal-steel, l’instrument qui me rattache à l’Amérique.” “J’ai même réussi à la faire parfois sonner comme un synthé atmosphérique, continue Parish. Car cette musique n’est pas du tout figée dans les traditions et le passé. Elle est de son temps.”

De son temps et plus encore : elle est rénovatrice. Il fallait du toupet, du savoir pour s'approprier en 2021 une chanson d'autrefois comme l'exalté Revoilà le soleil d'un paria, d'un révolté : l’Angevin Jacques Bertin. Baptiste l'annexe sans nostalgie, la fait sienne, à la Calexico, dans cet éternel souci de transmission. “Changement de propriétaire”, comme l'avait lui-même formulé Bertin à l'occasion d'un album de reprises, de passeur : ainsi tourne la roue, ainsi le répertoire s'enrichit. Il ignore les frontières – géographiques, en invitant pour un duo solennel et sensuel la chanteuse Ane Brun, venue de cette Norvège où Baptiste vécut deux ans – ou stylistiques. C'est ce qui avait séduit d'entrée John Parish dans les chansons du Français : l'anomalie amusée de sa musique, mais surtout son universalité, sa modernité. “On ne sait jamais où on en est, mais lui le sait, dit le producteur. Il n'est pas dogmatique, il est prêt à tout tenter, tout entendre.”

Baptiste W. Hamon n’a effectivement pas toujours écouté de la country music. Sous l’influence d’un grand frère partageur, il a commencé par la pop alternative américaine ou britannique. Au lycée, on pouvait ainsi le croiser reprenant Belle & Sebastian avec sa guitare.

Il découvre alors Nick Drake, Elliott Smith, creuse la notion de “chansons tristes”, ce qui le mène obligatoirement au maître Townes Van Zandt. “Cette country-music m’a parlé tout de suite. C’est devenu le point de départ d’une quête presque mystique, tant les émotions ressenties étaient fortes, comme un appel. Et puis, je voulais aussi réhabiliter cette musique pas toujours très bien comprise ici. J’avance pas-à-pas sur un chemin singulier. Mais je veux sortir des carcans, que ce soit avec Parish ou Barbagallo. Je suis fier d’être dur à classer.” “Il a effectivement développé un son, un style bien à lui, confirme John Parish. J’aime les artistes à forte tête. Surtout que chez lui, l’alliance a priori contrenature de la country et de la chanson fonctionne naturellement. Il a capturé l’honnêteté et la pudeur des Texans. Ces gars-là donnent l’impression d’avoir tout vécu et de le raconter sans frimer.”
Baptiste W. Hamon n’hésite pas à parler de proximité entre les histoires des conteurs américains, et les textes au scalpel d’une chanson française des années 50 et 60, Brel en tête.

De cette chanson-là, il a gardé un goût de l'épure et, paradoxalement, du lyrisme qui fait des miracles sur ce nouvel album. Il n'hésite pas à raconter des histoires chaloupées avec humour (Dorothée), à décrire avec gravité des scènes quotidiennes (Ils fument). Ici, dans une même chanson, les mots tendres et les phrases assassines forment un storytelling bien à lui, où paroles et musiques se castagnent, se contredisent avec jouissance (Boire un Coup, Les Gens Trompés). Car si les punchlines pullulent, jamais les mélodies ou le son, magnifique, ne sont négligés. Drôle de disque, à la fois maximaliste dans les images, les petits films qu'il suggère, et minimaliste dans la mise en son, la mise en scène. Qu’importent les différences fondamentales de décorum : ce sont les mêmes histoires cabossées que l’on raconte d’un côté l’autre de l’Atlantique. Les mots restent d’ailleurs la passion première et audacieuse de Baptiste. Ce que l'on peut résumer par une phrase lapidaire de Je m'Abandonne à Toi : “T'ouvrir grand mon âme”. “Je me suis posé la question de l’utilité de mon travail pendant le confinement. Mais l’écriture, comme souvent, a été la bouée sur laquelle me raccrocher, celle qui fixe le cap au coeur même des épreuves : il fallait avancer. Et Baptiste de nous proposer alors dans le titre phare Jusqu’à la lumière, comme un remède aux interrogations ambiantes : « Avance, avance, avance, ne retiens pas ta peine / La nuit c’est fait pour épuiser les poèmes ».

Musique

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